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La flotte de Napoléon III - Documents
Témoignages De Toulon à Cayenne - Voyage effectué à bord du l’Orne (1)
Samedi 19 janvier 1889             Il n’est que cinq heures du matin et déjà dans la cour de la caserne de l’Infanterie de Marine l’on voit venir se grouper vers la sortie de la caserne un grand nombre de soldats mal éveillés que le clairon vient d’arracher au sommeil dans lequel ces braves gens réparaient la fatigue et l’insomnie de quelques jours de permission. Chacun prenait sa place dans les rangs en donnant une dernière poignée de main à ses camarades que pour la plupart ils ne reverraient pas tous, en exprimant le regret de ne pouvoir vider ensemble un dernier verre car à cette heure matinale la cantine était encore fermée. Enfin l’adjudant de semaine fait l’appel et comme il ne manque personne, le détachement se met en route pour aller à le caserne centrale du Mourillon se joindre à celui qu’elle fournit, les deux réunis doivent contenir environ deux cents hommes lesquels sous la conduite d’un adjudant, doivent prendre sur l’ORNE à destination de la Guyane pour accompagner un convoi de six cents forçats que ce navire doit transporter à Cayenne. Après avoir reçu l’indemnité de route et le tabac nécessaire à la traversée, la colonne se met en route précédée de la musique qui par ses morceaux les plus entraînants essaye de ramener dans le cœur de nos soldats un peu de cette gaieté dons l’armée ne s’est jamais départie, mais que la perspective d’une longue séparation avec la "Mère patrie" avait momentanément chassée.             La distance qui sépare la caserne du chenal du Mourillon où doit avoir lieu l'embarquement est rapidement franchie, et bientôt nous prenons place sur le remorqueur "UTILE" que la direction du port a mis à notre disposition pour nous conduire jusqu'à l'ORNE qu'on aperçoit dans le milieu de la rade non loin du "BIEN HOA" lequel rentre de l'Indo-chine d'où il ramène cent condamnés annamites des deux sexes que l'ORNE attendait pour effectuer son départ. Lorsque tout le monde fut à bord, la musique joua la Marseillaise et se fut pendant que nous l'applaudissions chaleureusement que le remorqueur détacha ses amarres.             Peu de temps après l'UTILE venait accoster l'ORNE par tribord, et nous gravissions l'échelle suspendue à ses flancs. Arrivés sur le pont où nous sommes attendus par le maître d'équipage qui nous fait placer par groupes de dix hommes commandés par un chef de plat, ce qui correspond à une escouade, les numéros pairs formant la division de bâbord ou le coté gauche du navire, et les numéros impairs celle de tribord ou droite du bateau.             C'est pendant ce fractionnement que nous pouvons admirer la belle mâture de ce trois mâts qui mesure quatre vint quinze mètres de long sur douze mètres de large, et qui est placé au premier rang parmi le peu de voiliers qui restent dans la Marine Française.             Notre classement fini, nous sommes conduits dans la batterie basse pour y déposer nos sacs et c'est alors que nous nous rendons compte de l'aménagement des différentes parties de ce bateau qui remplit bien les conditions de sécurité qu'exige le service auquel il est affecté, chaque batterie possède quatre grandes cages appelées "bagnes" pouvant contenir de soixante à quatre vingt condamnés, ces cages sont formées d'énormes barreaux de fer dont la solidité ne laisse rien à désirer, elles ont chacune une porte munie de deux verrous avec serrures différentes.             Il est dix heures, nous remontons sur le pont où l'on commence à nous dire que nous ne sommes pas là pour fumer la cigarette mais pour aider au chargement des marchandises qui sont hissées au moyen de palans, ce que nous faisons d'assez mauvaise grâce car l'heure matinale à laquelle nous avons quitté la caserne ne nous a pas permis de prendre le café et nos estomacs de vingt ans protestent contre ce jeûne prolongé.             Enfin vers onze heures, l'officier de quart prononce la phrase traditionnelle "les tribordés à dîner" ce que nous entendons tous avec plaisir, c'est au milieu de ce brouhaha indescriptible que chacun cherche son chef de plat, puis sous la direction de ce dernier on descend au poste d'équipage où se trouvent alignés les plats d'après l'ordre numérique et au milieu desquels se promène d'un air sévère le quartier maître coq armé de sa longue fourchette, ce dernier procède à la distribution du maigre repas consistant à un quartier de bœuf que traverse de part en part une broche de fer portant le numéro du plat dans lequel il est mis ainsi que deux cuillérées de bouillon. Le chef de plat prend le petit tonnelet contenant dix rations de vin, lequel est surmonté de deux pains, qu'il doit partager entre les dix hommes de son plat, et chacun cherche un endroit pour s'installer de façon à pouvoir déjeuner à son aise.             Une demi heure après, nous entendons l'officier de quart qui commande, de rapporter les plats et qui envoie ensuite les "babordés" à dîner; la même opération se produit puis tout le monde remonte sur le pont continuer à tirer sur la corde car nous n'avons pas moins de mille cinq cents tonneaux à hisser à bord, sans compter les caisses de toute grandeur contenant pianos, serrureries, marbres, etc. que l'ORNE doit déposer à Cayenne, soit à la Martinique. Ce qui nous a le plus intéressé, c'est le chargement des bœufs et des chevaux. Il fallait voir les mouvements désespérés que faisaient ces pauvres bêtes lorsqu'elles se sentaient enlever au moyen d'une large sous-ventrière en toile à une hauteur de vingt à vingt cinq pieds au dessus de l'eau; une fois sur le pont du navire, c'était des ruades et des sauts qui rendaient leur approche très dangereuses à ceux qui venaient les détacher. Nous travaillons sans relâche jusqu'à cinq heures du soir, heure à laquelle il est commandé à la première bordée d'aller souper, c'est alors que nous pouvons apprécier l'excellente nourriture du bord, car on nous délivre à chaque plat environ cent grammes de fayots baignant dans deux litres d'eau chaude ayant un goût très prononcé de savon, puis comme le matin, deux pains et deux litres et demi de vin.             Il est fort heureux que l'on donne un quart de vin à chaque repas car une nourriture comme ça est peu fortifiante. Lorsque les deux bordées ont achevé leur frugal repas, elles ne tardent pas à être rappelées sur le pont par la sonnerie désignée dans la marine sous le nom de branle bas, il est fait alors un appel général dont on va rendre compte à l'officier de quart, ce denier commande ensuite de faire la prière, tout le monde se découvre et c'est au milieu du plus grand silence qu'elle est dite à haute voix par un timonier désigné pour cela, le bateau n'ayant pas d'aumônier.  Une fois la prière terminée, le maître d'équipage règle le service et donne connaissance des punitions infligées pendant la journée, ensuite la bordée qui doit prendre le premier quart de nuit est désignée, pour que l'on procède à la distribution des hamacs qui sont donnés à raison d'un pour deux hommes, la moitié de l'équipage étant de quart pendant que l'autre se repose, car à bord des bateaux, il n'y a pas de repos, l'on travaille sans cesse la nuit comme le jour. A onze heures, la bordée de quart descend dans la batterie et fait un tapage infernal pour éveiller celle qui est couchée, et l'envoie sur le pont continuer la manœuvre pendant qu'elle-même va prendre sa place dans les hamacs pour dormir jusqu'à six heures du matin. Dimanche 20 Janvier 1889             Le réveil sonne, aussitôt l'on entend les seconds maîtres et les quartiers maîtres qui parcourent la batterie en criant à tue tête "serrez les hamacs et vivement aux bastingages". Il est encore fait un appel général, puis la bordée désignée descend prendre le déjeuner qui consiste en un quart de café et quatre centilitres de "tafia" plus un biscuit dur comme le marbre. Voici donc avec les deux repas déjà signalés ce qui constitue la nourriture journalière à bord d'un bateau de l'Etat. Il est vrai qu'avec de l'argent l'on peut se procurer chez le pourvoyeur quelques denrées, mais à quel prix, en voici l'échantillon :             Denrées                       Prix en France                          A bord 1 boite de sardines                              0,80                             1,25 1 œuf                                                     0,05                             0,20 1 assiette de frites                               0,15                             0,40 1 vermouth                                           0,15                             0,40 1 absinthe                                             0,20                             0,50 1 bouteille de vin                                 0,60                             1,25 1 bouteille de bière                             0,50                             1,50             Il faut cependant passer par ses mains car il n'y a pas de concurrents et c'est bien pour cela qu'il en profite. A huit heures, les couleurs sont arborées, dans la matinée nous recevons les cent forçats annamites qui sont arrivés l'avant veille par le BIEN HOA et dont les costumes nationaux nous font rire par leur coupe élégante qui rappelle celle d'un sac à farine, dans le nombre il y a quatre femmes que l'on ne distingue qu'à grand peine d'avec les hommes, on les enferme dans une petite cage à part où aussitôt arrivées, elles s'accroupissent sur leurs talons à la mode de leur pays et n'en bougent que pour s'étendre sur leur natte ou pour faire des grimaces à ceux d'entre nous qui leur adressent la parole, et auxquels elles répondent dans un langage aussi harmonieux que celui que font entendre les grenouilles dans un étang un jour de pluie Pour mériter leur bonne grâce, c'est-à-dire un coup d'œil en coulisse, un sourire qui nous permet d'admirer leurs dents dont la blancheur fait songer à l'ébène, il suffit de leur donner une pincée de tabac qu'elles se mettent dans la bouche avec la désinvolture d'un vieux loup de mer. A peine les annamites étaient ils placés que nous voyons arriver les trois cents condamnés européens que les prisons centrales de France avaient envoyés au fort "Lamalgue" (fort situé sur une petite colline dans un faubourg de Toulon) où ils attendaient depuis quelques jours le moment d'embarquer.             Parmi tous ces hommes flétris par le vice, quelques uns cependant sont dignes de pitié, ce sont ceux que les conseils de guerre ont condamné car c'est souvent pour des fautes qui seraient considérées comme bien légères dans la vie civile, que dans le métier militaire l'on vous envoie aux travaux forcés. Mais la majeure partie sont des dangereux criminels ce qui justifie bien les mesures de sécurité que le commandant à prises. Devant chaque bagne est braqué une pièce de canon de quatorze chargée à mitraille auprès de laquelle un canonnier monte la garde jour et nuit, étoupille et tire feu en main prêt à faire feu, en plus de cela il est commandé chaque jour un piquet de quarante homme et quatre caporaux pris dans le détachement pour fournir un factionnaire devant chaque bagne lequel a toujours l’arme chargée et doit faire feu au moindre signe de révolte. Enfin le chargement est terminé, les échelles sont retirées, la dernière embarcation a été hissée sur les porte manteaux, et avec une exactitude militaire, vraiment militaire, l’ORNE sera prête à partir lorsque trois heures sonneront. Déjà le commandant est sur la passerelle pour donner un dernier coup d’œil aux préparatifs, et il ne tarde à commander "tout le monde sur le pont pour l’appareillage", un quart d’heure après il se penchait sur le porte voix correspondant à la machine, car l’ORNE possède aussi une petite machine de la force de cent quarante chevaux qui n'est guère utilisée que pour franchir les endroits difficiles tels que l'entrée et la sortie des rades ou pour lui donner un peu plus d'impulsion lorsqu'il y a calme plat ou vent debout et commandait "en avant, doucement". En effet, c'est à une allure si modérée que nous sortons de la rade que c'est à peine si l'on croit avancer, nous croisons le bateau faisant le service de Toulon à La Seyne sur lequel se trouvent un grand nombre de nos camarades qui vont passer leur dimanche dans cette localité et qui nous adressent un dernier adieu en agitant leur képi; nous ne tardons à passer à passer devant l'hôpital Saint Mandrier, puis nous traversons la passe, et nous voici en pleine mer. Aussitôt le bateau se couvre de voiles et nous filons rapidement sur Alger poussés par un bon vent arrière. Nous sommes tous joyeux de faire cette traversée après laquelle on soupire si ardemment et qui doit nous conduire aux colonies, c'est-à- dire dans un pays ou le service est bien moins pénible et moins ennuyeux qu'à Toulon mais cependant un bon nombre de ceux qui ont le sourire sur les lèvres ont la tristesse dans le cœur, car on a beau être jeune et folichon, ce n'est jamais sans quelques regrets que tout français voit s'éloigner de lui les rives de cette belle patrie où il abandonne, famille et amis, et qu'il n'a pas la certitude de revoir. Cependant le vent qui soufflait modérément à notre départ augmente d'instant en instant, et le commandant du navire, qui est un homme très prudent, fait aussitôt avec juste raison, carguer les voiles des perroquets et des cacatois et descendre les mâts qui les supportent, car l'ORNE est un bateau très ancien et sa solidité n'est pas sans donner quelques inquiétudes surtout par une grosse mer, et beaucoup de gens compétant disaient que c'était probablement une de ses dernières traversées. Nous ne tardons pas à ressentir les conséquences de ce grain, car moins de deux heures après notre départ de Toulon, la plupart des hommes étaient atteints du mal de mer, et les matelots qu'une grande habitude des traversées exemptaient de ce malaise, riaient de les voir se diriger à tour de rôle du côté de la poulaine (terme dans la marine par lequel on désigne les lieux d'aisances qui sont sur le pont à l'avant du navire) pour rejeter le peu de nourriture qu'ils avaient pris; Il y en a même qui étaient si sérieusement indisposés qui se couchaient au milieu du pont, et n'avaient plus le courage de bouger. Le peu d'homme qui n'étaient pas malades et qui pouvaient encore se tenir debout étaient obligés de se cramponner aux cordages car ceux qui ne prenaient pas cette précaution étaient sûrs lorsque arrivaient la lame de passer de tribord à bâbord ou vice versa, en roulant à la façon d'une bille sur un billard. Aussi lorsque sonnent les cinq heures, l'officier de quart à beau commander les tribordés à dîner, c'est à peine si une vingtaine d'hommes se rendent à son appel, il en est de même pour les babordés et les plats qu'hier nous trouvions si peu garnis, s'en retournent intacts à la cuisine, il n'en est pas de même des bidons de vin car les matelots qui se doutaient de la chose sont là qui rodent autour des tables et ont soin de les vider avant que nous les remportions. Ce mauvais temps dure toute la nuit, mais cela n'a rien d'étonnant car nous sommes dans le Golfe du Lion qui est réputé comme étant le plus mauvais passage de la Méditerranée; et c'est bercés par le roulis que nous nous endormons dans nos hamacs qui suivent les mouvements du navire.  Lundi 21 janvier 1889             Dés cinq heures du matin, le clairon vient nous tirer du sommeil agité pendant lequel notre imagination frappée par les événements de la veille, ne nous faisait entrevoir que tempêtes et naufrages, et c'est avec désappointement qu'une fois sur le pont, nous constatons que le temps n'a pas changé, aussi le déjeuner a-t-il le même sort que le souper, café et tafia s'engloutissent dans l'estomac des matelots, mais nous ne sommes pas les seuls qui soyons à plaindre, il y a aussi tous ces animaux, tels que bœufs, mouton et cochons qui roulent pêle-mêle sur le pont; parmi les bœufs on en trouve deux qui avaient été attachés à bâbord, qui ont rompus leurs amarres et sont passés à tribord, ces deux pauvres bêtes ont les jambes cassées et vont souffrir jusqu'à ce que le boucher du bord les assomme pour servir à la nourriture journalière.             Vers midi le vent se calme et après le souper que nous mangeons tous d'un bon appétit, nous montons tous sur le pont pour fumer notre cigarette, où malgré le froid qui est vif, un bon nombre d'entre nous se réunissent par groupes pour chanter un des vieux refrains qui se transmettent de classe en classe dans le régiment, et dont chaque soldat reconnaît l'utilité, l'ennemi est la fatigue qui l'assiège pendant les grandes étapes qu'il est obligé de faire. Mardi 22 janvier 1889             Nous devons approcher d'Alger car avec le vent qu'il a fait l'ORNE a très marché, en effet, à une heure de l'après midi, la vigie placée dans les hunes (Plateforme qui se trouve placée au milieu et au ¾ de la hauteur des mâts) du mât de misaine (mât de l'avant) s'écrie "terre".             Tout le monde se précipite à l'avant pour tâcher d'apercevoir cette terre que l'on vient d'annoncer, mais nous n'apercevons qu'une ligne noire masquant l'horizon et que nous aurions prise pour nuages si nous n'avions pas été avertis.             Une heure après nous commençons à distinguer parfaitement la côte et d’apercevoir les maisons de la ville d’Alger qui vues de loin ressemblent par leur disposition en gratin sur le flanc de la montagne, à une vaste carrière de pierres blanches, ce qui produit cet effet, c’est que les maisons arabes ayant très peu de fenêtres, ne paraissent à cette distance qu’une espèce de masse blanche, quand au quartier européen nous ne pouvons encore l’apercevoir car il est abrité dans un creux que forme la côte à cet endroit.             Nous voici à l’entrée de la rade, le pavillon pour demander le pilote est hissé, et bientôt nous voyons son canot arriver, il nous accoste et saute seulement sur notre échelle qui avait été descendue à son intention.             Une fois sur le pont, il prend lui-même la direction du navire, et il en a toute la responsabilité pour nous conduire jusqu’à la bouée à laquelle nous devons nous amarrer.             Cette opération demande encore un certain temps, et il fait nuit complètement lorsqu’elle est terminée, ce qui ne nous permet pas de commencer le chargement des marchandises que nous devons prendre ici, mais par contre  nous donne le temps d’admirer à loisir, tout en nous promenant sur le pont le bel effet que produit la disposition régulière de l’éclairage des maisons qui se trouvent sur le port, lesquelles sur une longueur de quatre à cinq mètres sont toutes de la même architecture et forment par le renfoncement de leur rez-de-chaussée, une espèce de galerie soutenue par des arcades. Mercredi 23 janvier 1889             Nous attendons avec impatience que le jour arrive à seule fin d’apercevoir les détails que l’heure tardive de notre arrivée nous a empêchée de voir hier, mais quoique nous soyons sur la côte d’Afrique c'est-à-dire au pays du soleil, ce n’est guère avant sept heures que notre vue parvient à percer le brouillard qui enveloppe la côte et que nous pouvons distinguer la mosquée (Eglise arabe) qui est située sur une petite colline à droite de la ville, nous voyons la gare du chemin de fer qui se trouve sur le port, tout au bord de la mer, et dont la ligne s’allonge en suivant la côte ci- après que les vagues viennent mourir au pied du talus.             Il est environ onze heures lorsque arrivent, sous la conduite d’un peloton de zouaves commandés par un sous lieutenant les cent condamnés arabes qui doivent compléter notre chargement, ils ont encore l’air plus terrible que ceux que nous avions pris à Toulon, on les fait immédiatement descendre dans les cages rejoindre leurs collègues.             Aussitôt après nous faisons le chargement de charbon nécessaire pour aller jusqu’à Ténériffe. A quatre heures, nous quittons la rade d’Alger en regrettant tous de n’avoir pu contempler  que de loin cette belle ville où nous aurions été si heureux d’aller prendre l’absinthe, mais la consigne était formelle et sauf le vaguemestre et les officiers de bord, personne n’a été à terre. Jeudi 24 janvier 1889             Il fait un froid très vif aujourd’hui et l’on se croirait plutôt sur les côtes de Sibérie que sur celles de l’Afrique.             Nous apercevons des marsouins en grande quantité, ces énormes poissons marchant toujours par bandes, il y a des moments que c’est par millier qu’ils surgissent à la surface de la mer, puis ils plongent avec rapidité et vont ressortir à quelques mètres plus loin.             Dans la journée on distribue aux condamnés annamites le costume réglementaire des forçats, car jusqu’ici, ils étaient vêtus à la mode de leur pays. Il consiste en un chapeau de paille, plus un bonnet de police en laine grise, une vareuse et un pantalon de coutil, deux paires de bas, deux chemises, un tricot mailloté en laine blanche et une paire de souliers. Les hommes se sont parés de leurs effets avec plaisir sauf pour les souliers que ce n’est qu’avec grande répugnance qu’ils se sont mis aux pieds, mais les quatre femmes à qui on a donné les mêmes effets qu’aux hommes, elles ne voulurent pas les mettre et se mirent à pleurer, elles restèrent pendant tout le voyage habillées à la façon de leur pays.             L’existences forçats à bord n’est pas malheureuse, ils sont nourris comme nous, ils couchent comme nous dans des hamacs et chaque jour on les fait monter sur le pont par groupe de cinquante ; ils y restent une demi heure à prendre l’air et à fumer la cigarette qui leurs sont distribuées par les surveillants. Si l’on ne prenait cette précaution, il y aurait bientôt des maladies à bord, car les arabes sont d’une malpropreté incroyable, il y en a même qui poussent la fainéantise jusqu’à faire leurs besoins sous eux pour ne pas aller jusqu’aux poulaines.             Chaque jour on est obligé d’en faire briquer une vingtaine par leurs camarades sans cela la vermine les mangerait sans qu’ils fassent rien pour s’en débarrasser. Les annamites, au contraire, sont très propres et leur cage est aussi bien tenue que celle des européens. C’est grâce à cette grande propreté qu’il n’y a plus de maladies, car sur mille condamnés ou passagers que contient le navire, il n’y en a en ce moment que trois à l’infirmerie où les soins ne manquent pas.             Nous avons à bord deux médecins qui passent chaque jour la visite à tous ceux qui le demandent et qui soignent tout aussi bien les forçats que l’équipage. Le plus ennuyeux pour eux, c’est de visiter les annamites dont il n’y en a qu’un seul qui sait parler français et remplit la fonction d’interprète ; c’est un ancien sergent des compagnies des tirailleurs annamites que nous avons organisé depuis la dernière campagne de Chine et qui est passé au conseil de guerre pour vol d’armes et de munitions. C’est un fort gaillard, chose très rare chez ce peuple dégénéré, et qui tend à devenir d’ici un certain nombre d’années une véritable nation de nains. Vendredi 25 janvier 1889             Aucun changement dans la température et si cela continue, nous ne verrons pas le soleil pendant toute la traversée. Ce froid nous contrarie beaucoup surtout le matin pendant le briquage du bateau où il n’est pas agréable de recevoir des seaux d’eau glacée par les jambes durant les deux heures que l’on passe à frotter le pont et les batteries soit avec des briques soit avec des raclettes car il faut, une fois le lavage terminé, que les planches soient blanches comme si elles avaient été rabotées. Pendant ces premiers jours comme nous n’étions pas encore bien au courant du service du bord, on ne nous avait pas encore parlé des punitions. Mais aujourd’hui on a commencé à nous infliger quelques retranchements, c'est-à-dire qu’on ne touche pas le quart de vin pendant un nombre de repas égal à la quantité de retranchements qui sont infligés. Pour les fautes graves on est puni de fers, cette punition se fait à fond de cale dans une étroite pièce où l’on nous place un pied dans un anneau de la grosseur de la jambe ; si le motif est très grave ou que vous ne restiez pas tranquille, on vous prend les deux pieds, ce qui vous rend presque dans l’impossibilité de faire un mouvement. Il y a quelquefois six ou huit anneaux dans une barre de un mètre soixante cela dépend de la quantité d’hommes punis, et c’est alors que l’on est mal étant tous les uns sur les autres.             Pendant cette nuit qui était un peu sombre, nous avons pu admirer le joli effet provenant de phosphorescence des flots, lorsque deux vagues se rencontrent, l’écume qu’elles produisent ressemble à une traînée de phosphore qui court comme un feu follet sur la surface de l’eau. Samedi 26 janvier 1889             Il est environ quatre heures du matin lorsque nous entrons dans le détroit de Gibraltar, petit bras de mer resserré entre les côtes d’Espagne et du Maroc qui réunit l’océan Atlantique à la mer Méditerranée. Les marins nous disent qu’il a quatorze kilomètres de large, mais nous avons peine à le croire, il y a un passage où nous n’étions pas à plus de cinq kilomètres de l’Afrique et environ deux kilomètres de l’Espagne. Ces côtes nous paraissaient bien cultivées et sont parsemées de maisons dont ce fond de verdure fait ressortir la blancheur.             Comme demain c’est dimanche et par conséquent jour de revue du commandant, on nous fait laver nos effets, mais c’est dérisoire de voir la quantité d’eau douce qui nous est distribuée, on nous en donne environ vingt litres dans une baille pour deux plats, c'est-à-dire vingt hommes, lorsque chacun a trempé son linge dedans, il n’en reste plus, on savonne alors, puis l’on rince ensuite à l’eau de mer ; si l’on pouvait laver à l’eau salée, on en aurait à volonté au moyen des pompes, mais le savon ne prend pas et ça ne décrasse pas le linge, il faut donc laver à l’eau douce, et comme c’est une chose très rare à bord d’un navire, c’est pour cela qu’elle nous est distribuée dans ces conditions  Nous avons le droit à deux quarts d’eau par jour et par homme, mais ils doivent être bu auprès du tonneau devant le factionnaire qui a pour consigne de n’en point laisser emporter.             L’heure matinale à laquelle nous passons devant Gibraltar ne nous a pas permis de voir cette ville. A neuf heures nous sortons du détroit, nous apercevons une petite ville espagnole qu’un matelot nous dit être "Trafalgar", nous la saluons au passage, aussitôt le pavillon espagnol est arboré et nous rendons notre salut, nous continuons notre route en longeant la côte d'Afrique où nous apercevons bientôt Tanger une des principales villes du Maroc, mais nous passons à une trop grande distance de la côte pour pouvoir juger de son importance. Nous commençons seulement aujourd'hui à sentir la chaleur et à croire que nous sommes en Afrique. Le temps est superbe, et nous saluons avec plaisir les premiers rayons de soleil que nous n'avions pas aperçus depuis Toulon. Dimanche 27 janvier 1889             Aujourd'hui dimanche, nous pensions avoir un peu de repos, mais nous ne sommes pas à la caserne et c'est au contraire  le jour ou l'on travaille le plus. Dés le réveil, tout le monde se met au briquage sui se fait à fond ce jour là, rien n'est oublié, les vernis sont lavés, les cordages sont bien rangés sur le pont où ils forment des dessins selon que celui qui les place a  plus ou le moins de goût, les escaliers qui correspondent d'une batterie à l'autre sont enlevés pour être plus facilement nettoyés et ne sont replacés qu'au moment de la revue ; en un mot tout est briqué,balayé et les petits objets tels que poulies, chevilles sont raclés avec des couteaux ; tout est mis dans le plus grand état de propreté.             A midi, le garde à vous est sonné et chacun se rassemble à son poste sur le pont pour être passé en revue par le commandant de bord.             Nous le voyons bientôt arriver suivi de son second et de tous les chefs des différentes spécialités qui se trouvent à bord, tels que maître voilier, maître canonnier, maître commis, maître d'équipage, maître timonier, maître d'armes etc..             Il y a du plaisir à passer des revues à bord, ce n'est pas comme celles que nous passions à Toulon où il faut se rendre sur le terrain qui se trouve à quatre kilomètres de la caserne avec le sac au dos et le fusil sur l'épaule tandis qu'ici, il suffit d'avoir un bourgeron propre et un pantalon bien blanc et ceux qui méritent d'être récompensés ont au moins la satisfaction de se l'entendre dire et de l'être réellement car après la revue ceux qui se sont fait remarquer comme étant les plus propres ont droit à la double, c'est-à-dire qu'il leur est distribué deux quarts de vin au souper.             Après la revue, le commandant fait dire que les jeux sont autorisés. Aussitôt le pont et les batteries se couvrent de joueurs de cartes et de loto, pendant que les joueurs de dames prennent les places restées libres sur le pont car tout le monde est appelé à jouer.             Vers dix heures du soir il se produit un décès à bord parmi les condamnés annamites, c'est le premier depuis notre départ. Les infirmiers procèdent aussitôt aux préparatifs de la sépulture qui ne sont pas longs, car ils ne font que coudre le cadavre dans une toile en lui plaçant un sac de sable aux pieds. Puis ils le placent sur une planche à l'ouverture d'un sabord, on la fait basculer et le cadavre va s'engloutir dans les flots en présence du médecin et des trois infirmiers. C'est Savary qui l'a basculé pour un quart de vin. Lundi 28 janvier 1889             Décidément le temps s'est mis au beau et le soleil commence à retrouver un peu de chaleur, mais par contre nous n'avons pas de vent et c'est à peine si nous filons six nœuds ou dix kilomètres.             Pendant la nuit un des bœufs que nous avions à bord a succombé aux privations que ces bêtes endurent depuis notre départ, car souvent l'eau qui est donnée aux troupiers chargés de leur entretien est employée par eux pour se débarbouiller ou pour laver leur linge. Au réveil, on l'a fait saigner et dépouiller par le boucher du bord. Comme le maître commis parlait de nous le distribuer pour le repas du jour, tout le monde murmurait et disait "je n'en mangerai pas". Ce bruit est arrivé aux oreilles des officiers qui firent venir le médecin pour l'examiner et sur l'avis de ce dernier, on l'a jeté à la mer et on en abattu un autre. Jusqu'à ce jour nous ne nous étions pas aperçus de la différence qui existait au sujet de l'heure entre la France et l'endroit où nous nous trouvions. C'est assez compréhensible, les militaires qui possédaient des montres étant peu nombreux, se demandaient chacun en particulier d'où provenait ce retard de dix minutes qu'ils constataient chaque jour avec la pendule du bord, et ils attribuaient cela à leurs montres qu'ils croyaient mal réglées. Mais aujourd'hui ayant remarqué l'officier de quart qui prenait la hauteur du soleil avec un sextant (lunette astronomique) et l'ayant entendu dire au moment ou le rayon tombait perpendiculairement dans la mer "Piquez midi" nous avons vu le timonier de service arrêter la pendule et la retarder de dix minutes, nous avons alors eu l'explication de l'énigme, chose bien simple que beaucoup d'entre nous savaient mais à laquelle nous n'avions pas pensé. Après nous être informés auprès de quelques uns d'entre eux nous qui avions conservé l'heure de France, nous avons constaté qu'il y avait déjà une heure et demie de différence. Mardi 29 janvier 1889 Hier nous n'avions pas de vent et nous marchions déjà très doucement, mais aujourd'hui c'est encore pire car nous avons un vent contraire, toutes les voiles sont carguées (descendues) et la machine seule nous fait avancer, mais à quelle allure, nous ne faisons guère plus de quatre nœuds à l'heure. (Soit environ 8 kilomètres à l'heure) Dans la journée un des condamnés français profitant d'un moment où ses camarades ne faisaient pas attention à lui, s'est pendu après les barreaux de la cage au moyen de sa chemise, mais l'on s'en aperçu avant que l'asphyxie soit complète et le médecin que l'on a prévenu en toute hâte a pu le rappeler à la vie. Mercredi 30 janvier 1889 Vers les huit heures du matin, nous apercevons à tribord arrière un petit voilier anglais qui nous fait des signaux par lesquels il nous prie de lui envoyer un canot. Nous faisons aussitôt demi tour et nous nous dirigeons sur lui pour voir ce qui motivait cette demande. Lorsque nous fûmes à portée de voix, un enseigne de notre bord leur demanda en anglais ce qu'ils désiraient. Le patron du voilier nous apprit qu'ayant rencontré un navire danois pendant la nuit précédente, un abordage avait eu lieu et que le navire danois avait coulé mais qu'il avait pu sauver l'équipage composé de sept hommes, qu'il les avait à son bord et comme nous devions nous arrêter à Ténériffe il nous priait de les prendre pour les y déposer. Le commandant fit aussitôt descendre un canot à la mer pour aller prendre les sept .naufragés. Nous brûlions d'envie de nous faire raconter par eux les péripéties de l'accident mais c'est en vain que nous les interrogeons, pas un seul ne comprend le français. Il est environ deux heures de l'après midi lorsque nous arrivons en face de l'île de Ténériffe. Cette île fait partie du groupe des Canaries qui se compose d'une vingtaine d'îles ou d'îlots et qui appartiennent à l'Espagne; elles sont formées d'énormes rochers ayant la forme de pain de sucre d'une très grande hauteur. Le plus élevé est le pic de Ténériffe qui a une hauteur de trois mil huit cents mètres et qui renferme un volcan éteint depuis longtemps. Le climat de ces îles est très doux, elles produisent d'excellents vins et des bœufs très renommés. La capitale est Santa Cruz (Sainte croix), petite ville d'environ cinq mille habitants admirablement bien située sur le bord de la mer au pied des rochers, les maisons qui n'ont pour la plupart qu'un étage, sont bien entretenues, la blancheur ressort par rapport à la verdure qui tapisse les rochers qui sont derrière et qui lui donnent un air très coquet, mais il n'y a pas de port ce qui fait que lorsque la mer est mauvaise on n'est pas en sûreté dans ces parages qui sont cependant très fréquentés car tous les bateaux qui passent sur cette ligne s'arrêtent ici pour faire charbon et vivres. Quand nous sommes arrivés, il y avait cinq ou six navires de différentes nationalités. Dés que nous avons jeté l'ancre arrive le médecin du service sanitaire qui vient passer l'inspection du navire pour savoir s'il n'y a pas de maladies contagieuses à bord qui nous empêcheraient de débarquer. Il ne trouve rien de suspect, grâce à la précaution qu'avait eu le commandant de cacher le cadavre d'un des forçats qui venait de mourir, dans un des canots de service qui sont suspendus en dehors du bateau. Aussitôt le médecin parti, nous voyons une véritable flottille de petites barques se détacher du rivage et faire force de ramer en se dirigeant sur nous. C'était des marchands qui venait nous vendre les produits du pays, leurs barques chargées d'oranges, de bananes de cigares et cigarettes, mais le commandant fit aussitôt placer des sentinelles aux coupées (ouverture pratiquée dans les bastingages qui mettent le pont de plein pied avec les échelles pour faciliter l'embarquement et le débarquement des passagers) avec défense de les laisser approcher par crainte d'évasions comme il s'en est produit au dernier voyage de l'Orne où sept condamnés ont pris la fuite dans cet endroit, il y en a eu trois de repris, deux que les sentinelles ont tué et deux qui ont réussi à se sauver. Les sentinelles leur disent bien de ne pas approcher, mais comme ils ne comprennent pas le français, et qu'ils ignorent la raison qui motive cette défense et ayant l'habitude de venir vendre à bord de tous les bateaux ils ne veulent pas s'éloigner. Le commandant fait alors mettre une pompe en batterie et les matelots les arrosent jusqu'à ce qu'ils aient quittés la place, non sans avoir reçu une douche gratis à laquelle ils ne s'attendaient pas. Jeudi 31 janvier 1889 Nous sommes tous surpris au réveil du changement de température. Il tombe une pluie fine qui est très froide et qui nous rappelle les brouillards de Toulon. Vers sept heures, le temps s'éclaircit, les officiers, les passagers civils et le maître d'hôtel descendent à terre pour faire des provisions. Mais pour nous c'est comme à Alger, il nous est permis de voir la ville mais de loin seulement. On nous prévient qu'à midi le vaguemestre ramassera les lettres pour la France. Chacun s'empresse d'aller acheter du papier et des enveloppes et nous nous mettons presque tous à écrire. Le vent qui se met à souffler avec violence soulève des vagues énormes. Tous les bateaux qui sont en rade dansent comme des coquilles de noix. Le courrier français "La Meuse" dont nous ne sommes pas à plus de cent mètres et que le vent fait chasser sur la seule ancre qu'il a mouillé se rapproche sensiblement de nous et à un certain moment la situation devient critique, c'est tout au plus s'il existait entre les deux navires un espace de six à huit mètres, le choc paraissait inévitable. A ce moment le commandant lui-même s'est précipité au porte-voix pour donner  l'ordre aux mécaniciens de pousser les feux et le lieutenant se tenait prêt à jeter la deuxième ancre à la mer pour nous amarrer plus solidement.
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