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La flotte de Napoléon III - Documents
Témoignages De Toulon à Cayenne - Voyage effectué à bord du l’Orne (2)
… SUITE De son côté "La Meuse" faisait vivement machine en avant en filant de la chaîne sur son ancre, toutes ces manœuvres exécutées au pas de gymnastique se joignant aux commandements précipités des officiers et au fracas des vagues, ça produisait un tapage assourdissant bien capable d'effrayer des navigateurs comme nous car nous n'avions encore que dix jours de mer. Mais le plus difficile n'était pas fait, nous avions encore douze bœufs et la moitié de notre charbon à embarquer. Le commandant (toujours aussi peureux) craignait d'être jeté à la côte et voulait partir tout de suite passer la nuit au large pour revenir le lendemain compléter le chargement. Il fait aussitôt hisser le pavillon pour demander le pilote qui ne tarde pas d'arriver. Une fois à bord, il rassure le commandant et l'engage à termine son chargement, les chalands contenant les bœufs et le charbon sont accostés. La manière dont a hissé ces bœufs à bord nous amuse beaucoup, ce n'est plus comme à Toulon où on les enlevait au moyen de sangles qu'on leur passait sous le ventre. Ici on leur passe un nœud coulant aux cornes et on les enlève par la tête ce qui doit pas mal leur tendre les muscles du cou car se sont des bêtes énormes, les plus petits sont encore aussi gros que le plus beau que nous ayons embarqué en France. L'embarquement de ces animaux est très laborieux à cause de la grosse mer que nous avons; lorsque arrive une vague, elle soulève le chaland jusqu'à la hauteur du pont puis le laisse redescendre jusqu'à ce que qu'il en arrive une autre qui en fait de même. Pour le charbon, c'était aussi ennuyeux, on avait ouvert un des sabords (petite ouverture carré pratiquée dans les flancs d'un vaisseau qui sert à éclairer, à aérer et à tirer les canons) de la batterie basse pour le passer au travers et lorsque arrivait la vague, l'eau rentrait à plein sabord inondait la batterie et les travailleurs. Ce qu'il y avait de plus beau, c'était les petits canots qui apparaissaient par moment à la crête des vagues bien plus haut que notre bateau, puis on les voyait redescendre avec rapidité et disparaître comme s'ils avaient été engloutis, pour reparaître ensuite au sommet d'une autre vague, les canotiers qui s'y trouvaient dedans étaient aussi mouillés que s'ils fussent tombés à la mer. Enfin vers quatre heures tout est terminé, il ne reste plus qu'à retirer les  ancres pour partir, mais ce n'est pas un petit travail que de remonter au moyen du cabestan (Sorte de treuil en bois formés de leviers horizontaux qui traversent un arbre vertical dont la force est prodigieuse) et à force de bras ces blocs de fer qui pèsent de deux mil cinq cents à trois mille kilos, c'est un travail pénible et dangereux par un temps calme, aussi avec la mauvaise mer que nous avions, cela nous a-t-il pris beaucoup de temps, et ce n'est pas avant cinq heures que nous finissions d'enrouler les deux cents mètres de chaînes qui étaient mouillées. Cependant les hommes ne manquaient pas. On était environ quatre vingt dix après les traverses du cabestan, clairons et tambours sonnèrent la charge pour qu'on marche au pas afin que les poussées soient coordonnées. Une fois hors de l'eau, il est très difficile de les mettre en place. Il faut qu'elles soient placées horizontalement sur les flancs du navire, pour cela un matelot descend se mettre à cheval dessus et commande la manœuvre. C'est une position qui n'a rien d'agréable, car à chaque coup de tangage qui fait plonger l'avant du bateau, le matelot est obligé de se cramponner à l'ancre et tous deux disparaissent sous l'eau pour remonter lorsque l'avant de bateau se relève. A cinq heures et demie tout est terminé et nous filons rapidement car le vent qui n'a pas faibli vient heureusement de l'arrière. Le mal de mer ne tarde pas à faire sa réapparition, il y a des tempéraments qui ne peuvent pas s'habituer à ce balancement et qui chaque fois que l'on se remet en marche, après une journée ou deux d'arrêt, reprennent à ce terrible mal. Nous avons été tellement occupés qu'à sept heures nous n'avions pas encore soupé. Il est sept heures et demie lorsque la première bordée descend manger ce qui fait trois heures de retard. Les matelots canotiers qui ont conduit les officiers et les passagers à terre nous revendent ce qu'ils ont eu le temps d'acheter à Santa Cruza mais en qualité de compagnons de voyage, ils nous écorchent de la plus belle façon. Les oranges qu'ils ont eu pour zéro francs quinze centimes la douzaine, ils nous les revendent dix centimes la pièce ; le chocolat, un franc la plaque et il est immangeable, on dirait du sable. Il y a le tabac qui n'est pas cher, les cigares de la grosseur d'un boudin ne coûtent que vingt centimes mais c'est un tabac grossier et qui n'est pas très bon, et le papier dans lequel les cigarettes sont roulées quoique venant de la manufacture française (Joseph Bardoux), est aussi épais que du papier à lettre. A neuf heures on envoie par un sabord le cadavre d'un forçat qui était mort au moment de notre arrivée à Ténériffe. C'est le français qui avait essayé de se pendre au moyen de sa chemise Vendredi 1 février 1889. La journée s'annonce très belle, sans cependant être trop chaude et le vent qui continue à souffler nous permet d'éteindre les feux de la machine que nous avions allumé pour sortir de Ténériffe et nous filons encore, rien qu'au moyen des voiles, de huit à neuf nœuds à l'heure. Cela fait aussi une grande économie pour le commandant qui a une part sur les bénéfices du charbon qu'il peut faire en route. Samedi 2 février 1889 Aujourd'hui, même beau temps ; au dîner on nous a fait une surprise : le mets est augmenté de deux sardines malgré cela, il n'y a encore rien de trop. Dans l'après midi, l'officier de quart commande de carguer des "bonnettes" (voile supplémentaire que l'on ajoute au bout de vergues pour augmenter la largeur des voiles lorsqu'on a vent arrière). Le maître de manœuvre donne un coup de sifflet et tout de suite on entend crier comme d'habitude "les militaires, la main sur la corde". Mais comme ce manège commençait à nous ennuyer, nous n'étions pas marins, et il nous fallait faire à peu près tout le travail pendant que les marins se cachaient pour flâner. Nous tirions un peu mollement sur la corde ce que voyant le commandant, se mit en colère et dit qu'à vint cinq que nous étions là nous ne casserions pas un fil carré. Cette boutade nous a piqué, nous avons donné tous ensemble une telle secousse que la voile s'est partagée en deux. Ce n'était cependant pas un mouchoir de batiste car elle avait environ soixante mètres carrés. Cela ne fit qu'augmenter la colère du commandant qui voulut faire prendre le nom de tous ceux qui avaient tiré pour qu'on leur retranche un quart de vin. En entendant cela, nos marsouins eurent vite lâché la corde pour s'éclipser dans toutes les directions afin que l'on ne prenne pas leur nom. Dimanche 3, lundi 4 février, mardi 5 février  1889 C'est dimanche, il fait le même beau temps qu'hier. On nous fait prendre le couvre-nuque et aux matelots le chapeau de paille car le soleil commence à être très chaud. A midi il y a inspection et comme les dimanches précédents les jeux sont permis pendant l'après midi. Le soir nous jetons encore deux cadavres à l'eau, dont un français et un arabe ce qui porte le nombre à quatre décès depuis notre départ de Toulon. Nous apercevons pour la première fois des poissons volants. Ils nous paraissent être de la grosseur d'un hareng. C'est un curieux spectacle de voir ces oiseaux-poissons qui surgissent tout à coup du sein des ondes et que les rayons du soleil font paraître blancs comme de la neige. Ils paraissent jusqu'à un éloignement de cent à cent cinquante mètres et retombent lorsque leurs mâchoires sont sèches. C'est quelquefois par centaines qu'on les voit prendre leur vol qui n'est pas très rapide. Mercredi 6 février 1889 Jusqu'à midi nous avons toujours le même temps que les jours précédents mais à ce moment là le ciel se couvre et vers les quatre heures, c'est une vraie bourrasque. Le commandant fait carguer les voiles, mais pas assez tôt pour que cette manœuvre soit finie lorsque le grain est arrivé. Il y avait encore la grande bonnette que l'on avait pas eu le temps de serrer. Au moment où l'on allait se mettre à le faire, un craquement se fait entendre et le bout de bois qui portait cette voile tombe en morceaux sans blesser heureusement personne. C'est presque un miracle car c'était un morceau de bois de dix à douze mètres de longueur sur quatre vingt centimètres de circonférence, au milieu nous étions nombreux à ce moment-là sur le pont pour exécuter au plus vite les manœuvres. Cette bourrasque n'a pas duré longtemps, ça n'a été qu'une fausse alerte, il est tombé quelques gouttes de pluie et le beau temps est revenu. Jeudi 7 février 1889 Dés le matin, nous apercevons par tribord avant, un petit voilier qui se dirige horizontalement par rapport à nous. La distance à laquelle nous sommes l'un de l'autre du point où nous devons nous couper la route est à peu près égale, ce qui nous oblige à passer derrière le voilier pour éviter une rencontre car il est convenu dans les règlements maritimes que lorsque deux navires dont un vapeur et un voilier se rencontrent, c'est le premier qui doit se déranger pour laisser passer le voilier devant lui. C'était un américain. Il nous a salué au passage et nous lui avons rendu son salut. Il a ensuite hissé son tableau sur lequel étaient marqué la latitude et la longitude de l'endroit où nous étions pour savoir si cela concordait avec les nôtres. A notre tour nous lui avons montré le relevé de nos points et comme nous étions d'accord ça nous prouvait que nos instruments étaient justes et que nous nous trouvions dans la bonne direction, mais tout en faisant nos signaux nous continuons notre route et nous ne tardons pas à le perdre de vue. Vendredi 8 Février 1889 Dans la matinée nous avons vu un voilier qui se dirigeait sur nous. Arrivé à une distance de deux cents mètres il arbore son pavillon et nous le reconnaissons comme un navire marchand de la nationalité anglaise, mais moins poli que l'américain que nous avons rencontré hier, il ne daigne pas nous saluer et aussitôt après nous avoir dépassé, il amène son pavillon. Le timonier qui lui aussi avait arboré nos couleurs en même temps que l'anglais lui voyant baisser son pavillon a cru que c'était pour nous saluer et qu'il allait le remonter pour ne pas être en retard en fait de politesse, il s'empresse alors de rendre le salut, il en était déjà au deuxième coup que le pavillon anglais n'était pas encore remonté. Lorsque le commandant s'est aperçu de ça, il s'est mis en colère et a fait conduire le pauvre timonier aux fers pour lui apprendre à ne pas saluer les bateaux de commerce qui ne saluaient pas notre bateau de l'Etat. Samedi 9 et dimanche 10 février 1889 Le commandant fait placer des tentes sur le pont qui recouvrent toute la longueur du bateau car la chaleur est déjà très forte vers midi il est impossible d'y résister. Le goudron qui est entre les planches pour empêcher l'eau de pénétrer devient liquide. Ceux qui ont le malheur de s'asseoir sur le pont ne se relevaient pas sans laisser le fond de leur pantalon collé au plancher. Tous nos effets de bord sont pleins de goudron ; ce qui est ennuyeux, c'est qu'il est impossible de le faire disparaître. Lundi 11 février 1889 Le vent est complètement tombé, nous n'avons plus qu'une vitesse de trois nœuds ce qui nous oblige à mettre la machine en mouvement. (Nœud = 1 mile nautique = 1,8km) La chaleur augmente toujours et nous endurons beaucoup de soif, quoique l'eau distillée que l'on nous donne qui est déjà très mauvaise quand elle est fraîche, soit imbuvable par ces chaleurs. Les charniers ont toujours vides. Aujourd'hui, l'on nous a fait faire une chose très utile et qui nous fait plaisir à tous, c'est les douches à l'eau de mer qui nous sont données au moyen d'une pompe que la machine fait marcher. On nous place par groupes de dix sur l'avant du pont, et un sergent tient la lance et nous arrose tant que nous voulons. Le seul défaut qu'il y ait dans cette opération, c'est que la machine projette l'eau avec trop de force ce qui fait que lorsqu'on reçoit le jet sur le visage, ça nous pince assez fortement. Au souper, plusieurs d'entre nous, avons réclamé à l'adjudant au sujet de la nourriture qui est encore plus maigre que d'habitude, car nous n'avions pas plus de quatre fayots chacun. Mais il nous répond pour toute consolation que c'est la nourriture journalière du bord, qu'il faut nous en contenter et qu'il sait très bien qu'il n'y a pas suffisamment à manger. Mardi 12, mercredi13, jeudi 14 février 1889 Les trois journées s'écoulent sans que nous rencontrions aucun navire et sans qu'un seul incident vienne faire diversion à la monotonie du voyage. Vendredi 15 février 1889 Au réveil nous reconnaissons à certains endroits que nous ne sommes plus très éloignés de la terre. Ce sont d'abord les mouettes qui voltigent par groupes au dessus de nos têtes, puis la mer qui change de couleur au fur et à mesure que nous avançons. De bleue qu'elle était, elle passe au vert puis elle devient de plus en plus jaune. Dés le réveil, le commandant avait fait monter un deuxième matelot en vigie sur le mât de misaine et leur avait dit que le premier qui signalerait la terre aurait la "double" pendant huit jours. La perspective de gagner huit quarts de vin leur fait ouvrir l'œil. On les voit un moment grimper tout à fait au sommet du mât jusqu'au paratonnerre pour essayer de l'apercevoir plus tôt. A onze heures et demie, on entend une voix crier "terre à tribord", c'est la côte d'Amérique que nous avons à notre droite. Bientôt tout le monde est sur le pont et les regards se dirigent du côté indiqué ; on aperçoit encore rien étant placés à quarante mètres plus bas que les vigies. De suite après nous apercevons à bâbord avant, les Iles du Salut qui sont l'endroit où nous devons débarquer et à une heure et demie nous jetions l'ancre devant l'Ile Royale La joie était dans tous les visages, car il y avait quinze jours que nous n'avions vu la terre, quinze jours qui avaient paru des siècles, pendant lesquels notre vue se fatiguait à regarder l'horizon sans bornes, toujours le ciel, toujours l'eau. Et puis nous sommes au terme du voyage, c'est de ces îles qui se trouvent situées à quatre heures de la ville de Cayenne que nous allons débarquer pour attendre ce petit vapeur qui doit venir nous chercher, car les gros transports ne peuvent pas arriver jusqu'à Cayenne ; la côte est semée d'écueils et le peu de profondeur de la mer ne permet pas d'approcher. Le pavillon jaune est hissé pour demander le médecin et nous le voyons bientôt arriver. Il passe une inspection minutieuse du bateau. Nous entendons, une fois la visite terminée, une discussion s'élever entre le médecin et le commandant, mais nous ne pouvions pas la saisir ; quel en est le sujet ? Nous ne tardons pas beaucoup à le savoir car bien que le médecin ait quitté le bord, le pavillon jaune flotte toujours au sommet du mât. Ce qui veut dire que nous sommes mis en quarantaine et que personne ne peut débarquer, cela par rapport à quelques cas de variole que le médecin a constaté chez les condamnés annamites qui sont à bord. Le commandant s'était sérieusement fâché lorsque le médecin lui avait dit ça et il avait répondu qu'il ne voulait pas garder les condamnés plus longtemps à bord parce qu'ils allaient communiquer leur maladie à l'équipage et aux passagers. Le commandant des Iles lui envoie dire quelques instants après qu'il va faire évacuer une île et que nous pourrons y débarquer, le lendemain, tous les forçats qui sont à bord, pour qu'ils y passent leur quarantaine. Dans la soirée nous voyons nos camarades qui se trouvent en détachement dans l'Ile Royale au nombre de cinquante sous la conduite d'un lieutenant, agiter des drapeaux et nous faire des signaux. Car si nous sommes contents d'être là, ils le sont encore plus que nous de nous y voir. Ils ont fini leurs deux ans de colonies et nous venons les relever pour qu'ils rentrent en France. Nous assistons à l'enterrement d'un "faguot" (ou fagot)  ou forçat, c'est une cérémonie qui est de courte durée, le cadavre est mis dans une caisse en bois que l'on charge sur un canot et que quatre condamnés vont chavirer à cinq cents mètres au large, dans un endroit de la mer dominée par l'église et que le prête a béni. Le cadavre n'a jamais eu le temps d'arriver au fond car il est à peine lancer à la mer qu'une bande de requins voraces se précipitent dessus et le dévorent. Samedi 16 février 1889 Les forçats ainsi que les trente surveillants qui les accompagnent débarquent aujourd'hui dans l'île Saint Joseph qui a été évacuée. Quant à nous, l'on attend des ordres du gouverneur de la Guyane pour savoir si nous serons aussi débarqués dans l'île ou si nous resterons à bord et quelle sera la durée de la quarantaine qui nous est imposée. Maintenant que les fagots sont débarqués, le service sera bien moins pénible. Toutes les corvées que l'on faisait pour leur porter leur nourriture et pour les accompagner quand ils prenaient l'air sur le pont. Nous passons le temps à contempler les îles dont l'aspect est assez agréable. Elles sont plantées de cocotiers dont les immenses panaches verts font un très joli aspect au milieu de cet immense océan. Dimanche 17 février 1889 Encore un dimanche qu'ils nous faut passer à bord et que nous comptions bien, avant-hier, de l'employer à visiter la capitale de la Guyane ; aussi la journée parait bien longue et les yeux sont sans animation car chacun est désappointé de se voir arriver si près du but sans accidents et maintenant qu'on le touche presque de ne pouvoir l'atteindre. Lundi 18 février 1889 Nous reprenons un peu d'espoir, l'aviso à roues qui fait le service des environs de Cayenne vient d'arriver. Il apporte les ordres du gouverneur de la Guyane. Il parait qu'il ne veut pas nous recevoir à Cayenne. Mais le commandant de l'ORNE veut continuer sa route sur la Martinique et la Guadeloupe où il doit aussi déposer des militaires du 1er Régiment d'Infanterie de Marine et beaucoup de marchandises. Peut être qu'on nous débarquera dans l'île Saint Joseph qui a été évacuée, où sont déjà nos braves compagnons de voyage. Il faut seulement attendre quatre ou cinq jours pour qu'on l'on ait le temps de nous construire des fourneaux et d'amener tout ce qui nous est nécessaire pour camper, tels que couvertures, marmites, lampes, provisions de nourriture etc. que l'on est allé préparer à Cayenne et que l'aviso nous amènera à son prochain voyage. Mardi 19 février 1889 Nous apercevons dans l'après midi un gros navire qui se dirige sur les îles et qui deux heures après vient jeter l'ancre près de nous. C'est le croiseur de première classe le ROLLAND, stationnaire de la division navale des Antilles qui est chargé de la surveillance de nos possessions dans ces parages et qui fait sa tournée. Mercredi 20 février 1889 L'OYAPOCK arrive aujourd'hui et dépose dans l'île tout le matériel nécessaire à notre installation. Ce qui nous donne à penser que nous allons bientôt mettre le pied sur le plancher des vaches. Jeudi 21, Vendredi 22 février 1889 Dans la journée du vingt deux nous recevons des nouvelles de France qui viennent par le courrier anglais ; la joie que cela nous procure nous fait oublier un instant nos misères. Ceux qui ont reçu des lettres donnent des nouvelles du pays  à ceux qui n'en ont pas et la journée se passe en causant de la France. Samedi 23 février 1889 On nous fait laver notre linge et préparer nos sacs qui se sont bien salis et bien abîmés pendant la traversée, car dans ces batteries où l'on jetait de l'eau tous les matins pour le briquage, ça entretenait une humidité qui a fait moisir tous nos effets. Dans l'après midi, les matelots du ROLLAND attrapent avec des lignes qu'ils avaient placés le long du bord, un superbe requin qui est d'une longueur de deux mètres à deux mètres cinquante. Il a fallu deux hommes pour remonter ce petit goujon et pourtant la corde était passée dans une poulie. Dimanche 24 février 1889 Le voici enfin arrivé ce jour tant désiré du débarquement. Aussitôt après avoir bu le café on nous rassemble sur le pont pour faire l'appel mais il ne manque personne car chacun a hâte de quitter ce maudit bateau où nous avons eu tant de misères. A huit heures nous embarquons dans les canots du bord et dix minutes après nous posions le pied à terre que nous n'avions pas foule depuis trente quatre jours.